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Si c'est la vie
C’était il y a quatre ans jour pour jour, à l’époque où il ne serait venu à personne l’idée de supprimer la mention Mademoiselle des formulaires administratifs.

Berry, tout juste trentenaire, publiait un premier album précisément intitulé Mademoiselle et s’offrait une étoile sur le chemin des dames de la chanson pop en français. Un disque d’or plus loin et quelques 200 concerts en France comme à l’étranger, jusqu’au Brésil, en Corée ou Serbie où l’album aura connu plusieurs vies bien remplies, elle est enfin de retour.

Comme on reprendrait une conversation jamais vraiment interrompue, ses nouvelles chansons pro- longent en les raffinant encore un peu plus les orgueilleuses beautés romanesque d’une Mademoiselle qui aurait grandi.

Comédienne de théâtre à l’origine, Berry s’est totalement convertie à la chanson à la faveur d’une double rencontre déterminante. Manou, un pianiste de jazz et compositeur orfèvre, et Lionel Dudognon, un guitariste aux connaissances musicales encyclopédiques, commencent à tisser autour de sa voix au satiné singulier et de ses textes hautement distingués le cocon d’où naîtra le premier album.

Les puissants fluides qui les unissent dès lors tous les trois constituent l’alchimie inaltérable qui d’un disque vers l’autre se perpétue avec une belle évidence et, disons-le, quelque chose d’imperceptible- ment miraculeux. Aussi, afin de retrouver ses marques et en imprimer de nouvelles, le trio s’est isolé plusieurs mois comme à l’époque de Mademoiselle dans une maison du centre de la France, lieu fétiche d’improvisation, de tâtonnements, d’inspiration et parfois d’égarement. Car à en croire Berry, ces chansons qui paraissent au final si galbées, pointilleuses et parfaites, ne sont en réalité que le produit d’une succession d’intuitions et d’accidents heureux.

La seule certitude qui les animait dès le départ, c’était de vouloir accueillir à nouveau dans leur jeu les deux inséparables rythmiciens français les plus doués de leur époque, Laurent Vernerey (basse) et Denis Benarrosh (batterie), ainsi que l’historique arrangeur brésilien Eumir Deodato (Sinatra, Astrud Gilberto, Björk…) qui avait enrubanné Mademoiselle dans ses cordes somptueuses. Consciente toutefois qu’il devenait nécessaire aussi de bouger un peu les meubles, Berry a délocalisé une partie de la fabrication de l’album dans deux endroits diamétralement distincts mais parfaitement complémentaires.

À New York d’une part, où l’équipe a rejoint le producteur Mark Plati pour des enregistrements addi- tionnels ainsi que pour le mixage de l’album.

À Paris également, au sein des légendaires studio CBE du regretté Bernard Estardy qui demeurent hantés par l’âme de tant d’enregistrements des années 60 et 70, de Françoise Hardy à Lee Hazlewood en passant par Nino Ferrer ou Paul Simon. Toute la bande, complétée par l’apport essentiel des cla- vires de Johan Dalgaard, s’est ainsi déplacée à l’humeur et à l’envie comme pour déjà faire respirer ces chansons, leur donner d’emblée une patine unique qui éblouit dès les premières notes du capiteux Si souvent et se prolonge ainsi tout au long de l’album. Deux autres passagers sont montés à bord en cours de croisière.

Daniel Darc, dont Berry avait partagé l’affiche en 2008 avant d’enregistrer avec l’ex-Taxi Girl une ver- sion de La Chanson d’Hélène (Les Choses de la vie), fut sollicité pour écrire les paroles d’une chanson en chantier. Il en résultera Les passagers, dont l’allusion au Passenger d’Iggy Pop n’aura échappé qu’aux incultes. Troy Von Balthazar enfin, l’Américain échappé des fougueux Chokebore qui ouvrit certains concerts de Berry il y a quatre ans et qui a co-écrit ici un Like a river aux parfums âcres et envoûtants de country crépusculaire.

Même si les équilibres et les charmes des chansons du premier album ont été jalousement préservés, c’est à travers ces nouvelles rencontres et le mûrissement des thèmes autrefois effleurés que se dis- tanguent les nouveaux titres. Moins contemplative désormais, Berry a imprimé dans ses textes pas mal des sensations éprouvées au cours de l’agitation des récentes années, les chansons tournant quasi- ment toutes autour du départ, des amours qui fanent naturellement, sans heurts ni couronnes d’épines (Ne le dis plus, Partir léger), des appels du large plus forts que les vies étroites (Voir du pays) ou des résignations heureuses (Si c’est la vie).

Présente en filigrane tout au long du disque, l’ombre de Gainsbourg dont Berry revendique la portée mais assume bien mieux que d’autres le poids se fait particulièrement présente sur le très cinéma- tographique Brune aux accents de « Melody à tête de chou » comme sur le plus volontiers Birkinien For ever, en franglais dans le texte. Ailleurs, entre folk aux vibrations d’harmonica nostalgiques (Les mouchoirs blancs), menuet intimiste et susurré (Ce matin) ou grand galop charnel (Claquer dans les doigts), Berry ose toutes les tentations sensorielles.

On peut définitivement rayer la mention Mademoiselle.